Terre Promise


Lever de soleil
Il brulait mes yeux et fouaillait mes entrailles. Il détruisit mon piwafwi et mes bottes, vola le pouvoir magique de ma cotte de mailles, et affablit mes cimeterres. Chaque jour, pourtant, sans faillir, j'étais assis sur mon promontoire, à attendre que pointe l'aube.
Cette expérience paradoxale se reproduisait tous les matins. La douleur était indéniable, mais la beauté du spectable ne l'était pas moins. Le bouquet de couleurs précédant immédiatement l'apparition du disque de feu captivait mon âme plus qu'aucune combinaison d'infrarouges en Ombre-Terre. Je crus d'abord que mon ravissement venait de l'étrangeté de la scène; bien des années plus tard, je sens encore mon coeur bondir dans ma poitrine à la vue des lueurs qui annoncent l'embrasement des cieux.
Je sais à présent que le temps passé sous les rayons du soleil exprimait plus que le désir de m'adapter au monde de la surface. Le soleil devint le symbole de la différence entre Ombre-Terre et mon nouveau foyer. La société que j'avais fuie, univers de noirs complots et de perfides machinations, n'avait pas droit de cité sous la lumière du jour.
En dépit des tourments physiques qu'il m'infligea, le disque flamboyant incarna mon refus d'un autre monde, plus sombre. Ses rayons renforcèrent mes principes aussi sûrement qu'ils affaiblirent les objets maques des Drows.
Au soleil, le piwafwi, vêtement de prédilection de voleurs et assassins, devint une guenille.
Drizzt Do'Urden.



Quel poids pèse plus sur les épaules que celui de la culpabilité? J'ai souvent ployé sous ce fardeau, le long d'interminables routes.
La culpabilité ressemble à une arme à double tranchant. D'un coté, elle coupe pour que justice soit faite, imposant une moralité à ceux qui la craignent. Produit de la conscience, elle est ce qui sépare le bon grain de l'ivraie. S'il y a un profit à la clef, la plupart des Drows sont capables de meutre, y compris contre leurs parents, et ils n'en éprouveront pas de remords. L'assassin drow peut criandre des représailles; il ne versera jamais une larme sur sa victime.
Pour les humains, les elfes blancs, et toute autre race dotée de sens moral, les souffrances causées par la conscience dépassent de loin les menaces extérieures. De ce point de vue, la culpabilité est une force bénéfique.
Mais il y a l'autre coté. La conscience ne relève pas toujours d'un jugement rationnel. Se sentir coupable est un fardeau qu'on s'inflige à soi-même, mais pas forcément à bon escient. Ce fut le cas pour moi, de Menzoberranzan au Val-Bise. Je m'accusais de la mort de Zaknagein, mon père, sacrifié par ma faute, du malheur de Belwar Dissengulp, le Svirfneblin que mon frère avait mutilé. Le long des routes de ma vie, d'autres remords m'ont torturé; Jacasseur, tué par le monstre qui me traquait sans trêve, les gnolls, massacrés de ma propre main; et les fermiers, le plus douloureux de tout, assassinés par un barghest.
Intellectuellement, je savais que je n'étais pas à blâmer, et que, dans certains cas, comme avec les gnolls, j'avais bien fait d'agir. Mais la raison ne pèse pas lourd face à la culpabilité.
Avec le temps, soutenu par la foi d'amis qui m'étaient chers, je me suis libéré de ces fardeaux. D'autres restent et resteront toujours. Je les accepte et je tire profit de cette plaie ouverte pour guider mes pas.
Ceci est la véritable raison d'être de la conscience.
Drizzt Do'Urden.



Montolio <
Aux yeux des peuples du monde, rien n'est plus hors d'attente, ni plus déterminant que le concept de divinité.
Dans ma patrie, j'ai appris peu de choses sur la nature de ces êtres surnaturels; La Reine Araignée Lloth n'est sûrement pas un bon exemple.
Après avoir été témoin des machinations de Lloth, je ne fus plus si prompt à croire. La morale n'est-elle pas une force intérieure, et en ce cas, les principes doivent-ils en être dictés ou ressentis?
Il s'ensuit la question fondamentale: Les dieux sont-ils des êtres réels, ou les manifestations de croyances collectives ? Les elfes noirs sont-ils malégiques parce qu'ils suivent les préceptes de la Reine Araignées, ou Lloth est-elle le symbole de la conduite naturellement démoniaque des Drows?
De même, quand les barbares du Val Bise chargent leurs ennemis à tarvers la toundra, hurlant le nom de Tempus, Seigneur des Batailles, suivent-ils les préceptes de Tempus, ou Tempus est-il le nom idéalisé qu'ils donnent à leurs actions ?
A ceci, je n'ai pas de réponse, n'en déplaise aux prêtres qui affirment en avoir une. Au grand dam des prédicateurs, le choix d'un dieu est affaire personnelle, et l'alignement d'un être sur le bien ou le mal se fait en fonction de ses principes. Un missionnaire est capable de convertir par la force ou par la tromperie, mais aucun être rationnel ne peut réellement suivre les ordres d'une divinité s'ils vont contre ses idées. Ni moi, Drizzt Do'Urden, ni mon père, Zaknafien, n'aurions jamais pu devenir les créatures de la Reine Araignée. Et Wulfgar du Val Bise, mon ami des dernières années, même s'il clame encore le nom de son dieu au combat, ne satisfait plus l'Entité nommée Tempus, excepté quand il fait usage de son puissant marteau de guerre.
Les dieux des Royaumes sont légion. Ou sont-ce les noms et identités attachés à un seul être divin qui sont légion ?
Je ne connais pas la réponse à cette question.
D'ailleurs, cette réponse ne m'intéresse pas beaucoup.
Drizzt Do'Urden.



Résolutions
Je vois maintenant ma longue route comme une recherche de la vérité. Tout pourrait se résumer à une question. Comment définit-on le bien et le mal?
Je porte en moi mon propre code moral. Mais suis-je né avec lui, ou m'a-t-il été inculqué par Zaknafien ? Je ne saurais le dire. Ce qui importe, c'est que ce code m'a obligé à quitter Menzoberranzan.
Au terme de longues années passées en Ombre-Terre, hors de Menzoberranzan, et apres de terrible expériences à la surface, j'en vins à douter de l'existence même de la vérité. Je me demandais s'il y avait la moindre raison de vivre. Dans le monde drow, il y en a une: l'ambition, la recherche de gains matériels allant de pair avec la promotion sociale. Mais tout cela me semblait une piètre motivation.
Je te remercie, MOntolio DeBrouchee, d'avoir confirmé mes soupcons. J'ai appris que l'ambition égoiste n'est qu'un gachis, un gain provisoire forcement suivi par d'irréparables pertes. Car il y a effectivement une harmonique dans l'univers: Le chant concordant du bien collectif. Pour se joindre à ce choeur, il faut trouver les notes justes.
Il y a une autre chose remarquable à propos de cette vérité: les créatures malveillantes ne sont pas capables de chanter.
Drizzt Do'Urden.



Terre Promise
Lorsque je dus quitter définitivement Mooshie, je fus de nouveau seul, excepté quand Guenhwyvar répondait à mon appel. Mais je n'étais solitaire qu'en apparence. En esprit, je marchais avec l'incarnation de mes principes.Mooshie avait appelé Mailikki "déesse"; pour moi, elle était un mode de vie.
Elle marcha à mon côté, le long des nombreux chemins au monde de la surface.Elle veilla à ma sécurité et chassa le désespoir quand je fus repoussé et traqué par les nains de la Citadelle Adbar, une forteresse située au nord-est de la pinède de Mooshie. Mailikki, et la certitude de ma valeur, me donnèrent le courage de m'approcher des villes du nord. L'acceuil que j'y recevais ne variait pas: le choc puis la peur, vitre transformés en colère. Les plus généreux me dirent simplement de déguerpir; je réussis à m'échapper sans blesser sérieusement quiconque.
Les égratignures étaient un prix minime à payer. Mooshie m'avait demandé de ne pas vivre comme il avait vécu. il avait eu raison. De mon voyage dans les terres du nord, je retins une chose -l'espoir-, un sentiment que je n,aurais jamais connu si j'étais resté ermite dans la pinède. A chaque nouveau village, j'espérance donnait un nouvel allant à mes pas. Un jour, j'en avait la conviction, je serais le bienvenu et je trouverais ma terre promise.
Un jour, oui.. Mais quand ?

Drizzt Do'Urden.



De toutes les races des Royaumes, aucune n'est plus déconcertante que l'humanité. Mooshie m'a convaincu que les dieux, plutôt que des antités extérieures, sont l'incarnation de ce que nos coeurs renferment. Si cela est vrai, alors les multiples dieux des sectes humaines en disent long sur la nature de leurs adorateurs.
Quand on approche un petit homme, un elfe ou un nain, on sait à peu près à quoi s'attendre. Il y a des exceptions, biens sûrs; j'en suis une, à n'en pas douter! Mais un nain sera grognon, bien que juste, et je n'ai rencontré, ou même entendu parler d'un elfe blanc qui préférerait une grotte au ciel. Ce qu'un humain préfère, c'est vraiment son affaire, du moins quand il arrive à savoir ce qu'il veut.
En terme de bien et de mal, il faut être circonspect avec la race humaine. J'ai vu des sorciers humains tellement fanatisés par leurs rêves de grandeur qu'ils écrasaient tout sur leur passage. J'ai du des cités où des despotes vivaient dans le somptueux palais pendant que des hommes, des femmes et des enfants affamés crevaient dans des caniveaux. Mais j'ai rencontré d'autres humains -Catti-Brie, Mooshie, Wulfgar, Argowal de Ternalaine- Dont l'honneur ne saurait être remis en question, et donc la contribution au bien des Royaumes durant leur courte existence dépasse de loin celle des nains et des elfes promis à vivre cinq cents ans de plus.
Une race troublante en effet. Mais le destin du monde repose de plus en plus sur ses épaules. Un équilibre délicat, mais jamais ennuyeux.
Les elfes de la surface gardent espoir. Eux dont l'espérance de vie est la plus longue, et qui ont vu naître bien des siècles, sont sûrs que les humains se bonifieront avec l'âge. J'aime à partager leur optimisme.
C'était mon histoire, aussi fidèlement rapportée que possible, sans rien omettre ni embellir. Ma vie a été une longue errance. C'est avec le recul du temps que je peux être totalement honnête.
Je ne repenserai jamais à ces moments en riant; mon fardeau fut trop lourd pour que l'humour ait droit de cité. Je me souviens trop de Zaknafien, de Belwar, de Mooshie et de tous les amis que j'ai laissée derrière moi.
Je repense souvent aux ennemis que j'ai affrontés, aux vies auxquelles mes cimeterre mon mis un terme. Mon existence fut pleine de bruit et de fureur, rouillante de dangers. On a loué mes capacités de guerrier. J'avoue en avoir souvent éprouvé de la fierté.
Quand l'exaltation retombe, je me désole que les chose n,aient pas été différentes. Il me peine de me souvenir de Masoj Hun'ett, le seul Drow que j'ai tué, même si c'était en état de légitime défense.
Il devrait y avoir un autre moyen que le fer et le feu.
Dans un monde où les orcs et les trolls surgissent à chaque détour, les héros sont salués par des salves d'applaudissements. Mais il y a plus, dans l'héroisme, qu'une juste utilisation de la violence. Mooshie était un véritable héros, parce qu'il se jouait de l'adversité, parce que les pronostics défavorables ne le faisaient jamais reculer, et parce qu'il agissait en fonction de principes. Peut-on dire moins de Belwar Dissengulp, le gnome des profondeurs qui se prit d'amitié pour un Drow renégat ? ou de Jacasseur, qui sacrifia sa vie plutôt que de mettre celle de ses amis en danger ?
Enfin, quand il trouvera la force de rejeter Matrone Malice, mon père fut un héros aussi. Zaknafein, qui perdi jusqu'à son identité, gagna pourtant par delà la mort.
Aucun de ces guerriers n'éclipse la jeune fille que j'ai connue quand je suis arrivé à Dix-Cités. De tous les êtres que j'ai rencontrés dans ma vie, aucun ne fut fidèle à des critères d'honneur et de décence plus élevés que Catti-Brie. Elle a vu de nombreuses batailles, et son regard pétille pourtant d'innocence; son sourire est sans pareil. Triste sera le jour qui verra un mot cynique sortir de ses lèvres.
Ceux qui me considèrent comme un héros ne voient que mes prouesses; ils ne savent rien des principes qui guident mes cimeterres. J'accepte leurs louanges pour ce qu'elles valent, pour leur satisfaction et non la mienne. Quand Catti-Brie m'appelle ainsi, mon coeur se gonfle de la plus grande fierté: avoir été jugé selon mon coeur!
Ainsi s'acheve mon histoire. Tout est pour le mieux. Drizzt Do'Urden a trouvé sa place dans le monde. Mais je suis jeune; j'ai encore dix fois autant à vivre. Et le monde reste dangereux. Un ranger doit se fier à ses principes plus qu'à ses armes.
Devrais-je croire que mon histoire est achevée?
Sûrement pas.

Drizzt Do'Urden.

suite

© Forgé par le Clan Battlehammer hammer Le quinzième jour d'août de l'an 1997.

dernière mise à jour le 22-05-2006 à 05:44:59